Exposition au Mémorial de la Shoah de Drancy

Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi

Pendant les 3 mois du génocide, un million de personnes ont péri au cours du dernier génocide du XXe siècle. Comment un crime d’une telle ampleur a-t-il été rendu possible ? Comment ce génocide s’est-il mis en place ? Comprendre le génocide des Tutsi impose de se confronter à la matérialité de son exécution.

LES SPÉCIFICITÉS DU GÉNOCIDE DES TUTSI

Les lieux de massacre

À la différence du génocide des Juifs, l’annihilation physique des Tutsi ne s’est pas concentrée sur de grands sites de mise à mort pouvant correspondre aux camps d’extermination nazis. L’assassinat planifié des Tutsi s’est déroulé dans l’espace du quotidien, au coin d’une rue, dans des lieux familiers, voir sacrés et sur l’ensemble du territoire rwandais. Certains points de regroupement néanmoins concentrent les zones d’exactions.

Un maillage serré des massacres

Loin de correspondre à une brusque explosion de colère, les massacres des Tutsi sont organisés. Chaînon essentiel du processus d’extermination, les barrages routiers (barrières) constituent un maillage spatial redoutable dans la prise en étau de la population tutsi.
Dès le 7 avril 1994, ces barrières sont montées à tous les carrefours stratégiques, dans tous les quartiers de Kigali où commencent les massacres, puis sur l’ensemble du réseau routier du pays. Gérées majoritairement par des civils, les barrières sont prises en charge par des miliciens hutu et directement supervisées par les autorités préfectorales et communales pour l’approvisionnement en munitions. Au passage des barrières, les cartes d’identité où figure la distinction ethnique [Hutu] [Tutsi] sont contrôlées. Les Tutsi sont tués immédiatement sur place.

Un génocide de voisins

Spécificités marquantes de ce génocide, l’implication massive de la population civile et le cercle limité dans lequel évoluent les tueurs et les victimes résultent de la logique exterminatrice de l’État. C’est sur l’investissement meurtrier de voisins, à l’échelle du pays tout entier, que repose la réussite du « projet génocide » élaboré par les instances dirigeantes. 

Des armes du quotidien

La proximité immédiate, l’intimité entre les génocidaires et les persécutés permet de comprendre la typologie des armes utilisées pendant les massacres. Réservées à l’armée ou à des miliciens militairement formés, les armes à feu sont loin d’être les seules armes employées. Les armes de mort s’inscrivent principalement dans l’univers du quotidien et se rattachent à une société rurale, fondée sur l’agriculture, la chasse et l’élevage. Abaissées au rang de bétail, les victimes subissent la volonté manifeste des tueurs d’accroître la cruauté de l’assassinat en y ajoutant souffrance morale et physique.

COMPRENDRE L’ÉVÉNEMENT

Des racines anciennes

Le génocide des Tutsi puise ses fondements dans la politique coloniale et l’idéologie raciste développées par les pays occidentaux au cours du XIXe siècle. Les « ethnies » Hutu et Tutsi procèdent ainsi de l’imagination des colonisateurs belges instituant le mythe d’une race Tutsi supérieure
Au début des années 1960, le mouvement de libération coloniale implante durablement dans la société rwandaise le rejet de la « classe dominante » tutsi. Exploité et exalté, l’antagonisme ethnique devient une composante essentielle de la nouvelle République rwandaise qui réduit progressivement toute forme d’opposition politique, notamment le Front patriotique rwandais (les Inkotanyi), à une lutte raciale.

Les forces en présence

Au démarrage du génocide, plusieurs factions pouvant rassembler en leur sein des mouvances divergentes s’affrontent sur l’échiquier politique régional. Autorisé depuis 1991, le multipartisme a engendré un morcellement de l’opposition démocratique qui reste néanmoins minoritaire face au principal parti au pouvoir et aux mouvements extrémistes racistes. L’assassinat par des militaires tutsi, le 21 octobre 1993, du président du Burundi voisin – premier chef d’État hutu élu démocratiquement – donne le coup d’envoi d’une escalade supplémentaire dans la radicalisation des extrémistes rwandais. Sous la houlette de Froduald Karamira, les différentes factions extrémistes racistes et leurs milices se rassemblent sous la bannière du « Hutu Power », soutenu par une propagande haineuse qui favorise l’endoctrinement et la préparation psychologique de la population au génocide. Parallèlement à ces protagonistes locaux, la position de la communauté internationale joue un rôle déterminant : la Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda (MINUAR) se désengage délibérément du conflit et abandonne les Tutsi à leur sort.

 

La figure de l’ennemi et le projet de génocide

La mobilisation de la population Hutu s’est accompagnée d’une propagande féroce à l’encontre des « ennemis » du régime Habyarimana. Organisée, cette propagande est relayée par l’ensemble des médias existants : journaux, radios, télévision, meetings politiques, etc. La propagation et la répétition d’une phraséologie dénigrante rejetant les Tutsi au rang d’insectes nuisibles dont il faut se débarrasser constitue un élément déterminent dans le processus d’animalisation et de mise à mort des victimes, abattues avec cruauté et comme du bétail. 
Dès les années 1960, l’introduction du terme Inyenzi signifiant cancrelat ou cafard pour désigner les exilés tutsi essayant de pénétrer sur le territoire rwandais, façonne l’imagination et l’état d’esprit de la société rwandaise. Avec l’indépendance du Rwanda la société rwandaise se construit sur l’idée d’une nation en danger devant rester aux aguets d’un péril pouvant venir aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur. Cette idéologie raciste, exaltée par les propagandistes, abouti à un projet génocidaire et à une planification des massacres où différentes strates de l’État rwandais interviennent. 

Résistance et sauvetage

La fulgurance du génocide n’a pas permis une résistance organisée telle qu’elle a pu se mettre en place pendant la Seconde Guerre mondiale. Non préparés, désarmés et peu nombreux, les Tutsi ont tenté comme ils le pouvaient de résister contre l’agresseur. 
Les techniques de combats déployées par les résistants civils tutsi se limitent aux pratiques pastorales utilisées habituellement pour défendre les troupeaux contre les voleurs et les bêtes sauvages. Inefficaces face aux équipements militaires de l’armée et des miliciens, ces techniques ont eu une portée limitée ; l’isolement dans une cache constituant bien souvent la seule voies de salut.
Parallèlement, certains Hutu, opposés aux meurtres et à la doctrine raciste de l’État, ont spontanément caché, au péril de leur vie, des voisins, des amis et des parents tutsi.

MÉMOIRE ET JUSTICE

Rwanda année zéro

L’arrêt des massacres, marqué par la victoire militaire du FPR lors de la prise de Kigali le 4 juillet 1994, révèle un pays en état de désolation. Charnier à ciel ouvert, le pays doit répondre à un certain nombre de gageures sans précédents. Simultanément à la gestion de cette crise humanitaire, la société rwandaise doit mener à bien sa reconstruction civile et morale. Comment faire cohabiter les victimes et les bourreaux ? La première étape consiste à enterrer dignement les morts et à ériger des mémoriaux destiné à conserver et perpétuer leur souvenir. Une commémoration nationale est aussi instituée, la journée du 7 avril marquant ainsi le début d’une semaine annuelle de deuil national
La prise en charge des victimes survivantes et leur travail psychique de résilience s’organise à travers la mise en place d’un nouveau système judiciaire, reflet de ce génocide de proximité.

Témoigner et juger

Pour combler un manque criant de moyens humains et matériels, le nouveau gouvernement entame la construction d’un nouveau système judiciaire capable de gérer un nombre exponentiel d’arrestations venant alimenter un flot de prisonniers inégalé s’entassant dans les centres de détention. L’impossibilité matérielle de juger individuellement une masse aussi importante de suspects amène les dirigeants rwandais à instaurer, à partir de 2001, des tribunaux populaires d’inspiration traditionnelle, les gacaca qui instruisent, en 10 ans, près de 2 millions de dossiers et condamnent 800 000 personnes pour leurs participations directes aux tueries et aux viols.

Sur le plan international, les Nations Unies s’attachent à qualifier la nature des massacres en instaurant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) dont le siège est placé à Arusha en Tanzanie. Lors des différents procès menés par le TPIR, priorité est donnée aux instigateurs du génocide issus aussi bien des sphères politiques, que militaires, religieuses et médiatiques.